L’IA dans la littérature

Faut-il s’en réjouir ou s’en inquiéter ? Quel avenir pour les romans ?

Une opinion de Louis-Philippe Pirson, auteur et fondateur de Karamaz

Vous avez probablement entendu parler de l’affaire Thélyson Orélien et de son livre « C’était ça ou mourir », cette affaire qui a fait grand bruit dans les médias et sur les réseaux sociaux. Récompensé entre autres par le prix du roman Fnac 2026 et le prix Première Plume, ce roman a fait l’objet de soupçons d’utilisation de l’intelligence artificielle à la suite d’une analyse réalisée avec Pangram, un logiciel de détection de textes générés par IA. Si l’auteur conteste ces accusations, il a reconnu avoir commis des plagiats dans des écrits antérieurs. Il convient de distinguer ces deux sujets : les plagiats reconnus ne démontrent pas que son roman aurait été généré par une IA. Son ouvrage a néanmoins été écarté de la sélection du Goncourt.

Sans prétendre trancher cette affaire, nous pensons qu’elle soulève plusieurs questions qui ont le mérite d’être posées. La première concerne la sincérité de la démarche et le mérite accordé à son auteur : quelle place accorder à une œuvre dont la rédaction aurait été très largement déléguée à une machine, lorsque le lecteur s’attend à découvrir le travail personnel d’un écrivain ? Comment apprécier cette contribution par rapport à celle d’auteurs ayant rédigé eux-mêmes leurs œuvres ? La seconde tient à la capacité de ces outils à produire rapidement du contenu et à réduire considérablement le travail de rédaction, même si leur utilisation peut aussi demander des choix, des reprises et un véritable investissement humain. Comment nous préparer au mieux à l’avenir, à mesure que ces outils évoluent ?

Il en découle une question éthique, mais aussi philosophique. L’écriture restera certainement une fin en soi pour ceux qui aiment écrire. En revanche, sa place dans le marché du livre pourrait évoluer si des romans générés en grande partie par une IA étaient publiés sans que les lecteurs en soient informés. Au-delà de leur qualité littéraire, quel lien souhaiterions-nous entretenir avec ces œuvres et avec ceux qui les signent ?

Nous voyons trois manières d’aborder cette réalité.

1. Une œuvre écrite sans aucun recours à une IA générative

La première approche est celle des auteurs qui écrivent leur œuvre dans son intégralité sans recourir à une IA générative. Cette démarche peut traduire un attachement au travail personnel de la langue, à la recherche d’un style et à la construction patiente d’un récit. Pour certains auteurs, cette démarche est aussi indissociable du besoin d’exprimer eux-mêmes une émotion ou une expérience personnelle.

La question de l’utilisation de leurs œuvres pour entraîner des IA pourrait également se poser, même si elle reste distincte. Certains auteurs refusent ces outils pour leur propre écriture tout en acceptant cet entraînement ; d’autres s’opposent plus catégoriquement aux deux pratiques. À noter qu’un contenu généré par une IA n’échappe pas, par principe, au droit d’auteur : il peut notamment porter atteinte aux droits d’autrui s’il reproduit des éléments protégés sans autorisation ni autre fondement légal applicable.

La question de l’accompagnement éditorial mérite également d’être posée. La relecture d’un manuscrit et les vérifications avant publication demandent un travail considérable. Un auteur peut bénéficier d’un éditeur, faire appel à des correcteurs indépendants ou travailler avec des lecteurs de confiance. Mais ces ressources, parfois extrêmement coûteuses, ne sont pas également accessibles à tous. Pour celui qui ne trouve pas d’éditeur ou ne dispose pas des moyens nécessaires, l’IA ne pourrait-elle pas constituer une aide complémentaire ?

Enfin, d’autres questions peuvent encore être posées : comment documenter ou apporter la preuve du travail personnel de l’auteur lorsque l’origine d’un texte est contestée ? Cette difficulté ne devrait pas conduire à considérer chaque écrivain comme suspect, mais elle invite à réfléchir à la conservation des étapes de création.

2. Une œuvre dont la rédaction est largement ou entièrement confiée à une IA

La deuxième approche serait d’accepter qu’une œuvre puisse être largement, voire entièrement, générée par une IA à partir d’instructions humaines (prompts). Celui qui la publie peut participer à sa conception, sélectionner des propositions et remanier le résultat. Son rôle diffère toutefois fortement de celui d’un écrivain qui rédige lui-même son récit. Il nous semble donc légitime que le lecteur soit informé de cette différence.

Une première hypothèse serait de voir ces œuvres apparaître en masse, au risque de réduire la visibilité de celles rédigées par des humains. Cette abondance pourrait rendre plus difficile la rencontre entre un auteur et ses lecteurs. Elle ne signifie cependant pas que les textes générés domineraient nécessairement les ventes : la réputation, les recommandations et l’attachement à un écrivain comptent aussi. Il s’agit d’un risque de saturation, et non d’une disparition certaine des auteurs.

Parallèlement, une partie du public continue à rechercher une voix humaine et une expérience personnelle derrière le récit. Ce souhait ne garantit pas que le lecteur saura reconnaître l’origine du texte à sa seule lecture. Il renforce plutôt l’intérêt d’une information claire sur la manière dont l’œuvre a été produite.

Si l’on accepte l’existence de tels livres, on peut malgré tout s’interroger sur la qualité d’auteur revendiquée par ceux qui les signent. Quel travail créatif ont-ils réellement accompli ? Qu’ont-ils confié à l’outil ? Quelle place leur trouver par rapport aux auteurs qui ne recourent pas à l’IA générative ? Le débat gagnerait, à notre sens, à porter sur ces contributions concrètes et sur la transparence de la démarche, plutôt que sur la seule légitimité de ceux qui signent ces œuvres.

3. Une œuvre humaine assistée par une IA

Enfin, la troisième approche envisagerait une solution hybride : une œuvre écrite par un humain, avec l’assistance d’une IA pour certaines tâches de relecture et de correction. C’est l’approche que nous souhaitons défendre avec Karamaz, en tant qu’initiative au service des auteurs indépendants.

Nous pensons qu’il est légitime de faire entendre la voix de ces auteurs, y compris lorsqu’ils n’ont pas trouvé leur place dans l’édition traditionnelle, parfois plus difficile d’accès. Une aide à la correction peut ainsi alléger une partie du travail et réduire certains obstacles à la publication. Elle ne remplace toutefois pas le regard d’un lecteur humain et ne garantit pas, à elle seule, la qualité d’un manuscrit.

Cette approche devrait, selon nous, s’accompagner de quelques lignes de conduite.

  • L’auteur conserverait la rédaction du récit et les choix créatifs : l’intrigue, les personnages, les scènes et la voix du texte. L’IA interviendrait uniquement sur un texte préalablement rédigé par l’auteur, pour en accompagner la relecture et la correction.

  • L’IA pourrait ainsi signaler des erreurs grammaticales, des maladresses syntaxiques ou des incohérences. Une consigne pourrait, par exemple, lui demander de proposer des corrections sans inventer de scènes ni réécrire les passages pour imposer un autre style. L’auteur devrait toutefois vérifier scrupuleusement les propositions une à une, les accepter ou les refuser, et rester responsable du texte publié. Dans le cadre que nous défendons, l’IA ne devrait pas se voir confier la réécriture générale du manuscrit.

  • L’auteur préciserait la nature de l’assistance reçue. Faire corriger l’orthographe ou demander un avis sur la cohérence d’un passage ne correspond pas au même usage que déléguer intégralement la rédaction d’un chapitre à l’IA. Cette précision permettrait au lecteur de comprendre la démarche mise en place par l’auteur.

  • Enfin, l’auteur pourrait conserver volontairement ses brouillons et ses versions successives au fil du travail. De telles traces peuvent documenter un cheminement créatif et contribuer à la confiance. L’enjeu serait de favoriser la transparence de manière générale, sans imposer à chacun de rendre publics ses documents de travail. L’objectif ne serait pas non plus de mettre chaque auteur en cause ou d’exiger une enquête. Il est également entendu que ces documents ne sont, à notre sens, pas suffisants pour attester que l’auteur a utilisé les outils conformément au cadre proposé ici.

Conclusion

Pour conclure, nous pensons que l’IA peut faciliter certaines étapes de la publication pour les auteurs indépendants, à condition qu’ils conservent la maîtrise de leur œuvre et précisent les tâches confiées à l’outil. Leur style et leur originalité méritent d’être cultivés tout au long du travail. La confiance du lecteur dépend aussi de la sincérité avec laquelle cette démarche est présentée.

Note sur la préparation de cette tribune : un premier jet a été rédigé par l’auteur, puis retravaillé avec l’assistance d’une IA pour la langue, la structure et l’examen de certains arguments.